19.01.2010

Roman feuilleton IX-1

Désolé pour le retard...


CHAPITRE IX

Frank Colombus, petit péteux de 25 ans qu’il était, aimait fumer un joint ou deux pendant qu’il travaillait à son bureau. C’était très mal vu par les collègues, ce qui lui faisait très plaisir. Les autres se disaient que, certes, ça puait le shit dans tout le bureau mais que c’était toujours mieux que de le supporter quand il était énervé, donc ça passait.

Frank ne pouvait pas rester immobile très longtemps, et surtout muet. Il fallait toujours qu’il manifeste son existence aux autres. Il n’était donc pas toujours le bienvenu au bureau, qui avait besoin de calme, de sérénité, et tout le monde appréciait ainsi particulièrement lorsqu’il partait sur le terrain. D’ailleurs, le Cap’tain avait été mis dans la confidence, si bien que lorsque l’ami Franki faisait trop le malin et qu’il entravait les enquêtes en cours par ses bavardages intempestifs, ses vidéos pornos dégotées sur le net et lancées à tue-tête, et par ses playlists néo-punks au milieu de soixante-huitards sur le retour, il y en avait toujours un pour aller se plaindre. Le Cap’tain déboulait alors dans le bureau, l’air grave, mélancolique parfois, dans les bons jours, et il envoyait le Lieutenant identifier un corps à la morgue, ce qu’adorait Frank, ou bien visiter la Brigade des mœurs pour des affaires de filles, ce que n’adorait pas moins le Lieutenant Frank Colombus. On était alors débarrassé pour la journée.

Pour le moment, Frank croulait sous le travail. Il restait en silence, concentré du mieux qu’il pouvait. L’affaire du train de 7h15 et son quadruple meurtre, enfin massacre serait plus réaliste, lui prenait tout son temps. Ce n’était pas une affaire comme les autres. S’il parvenait à trouver le meurtrier, sa réputation ne ferait encore qu’augmenter. Il serait alors un demi dieu dans la maison : ce n’était pas habituel de résoudre deux affaires majeures en moins d’un an. Ajouté à cela la culpabilité qui le rongeait suite à la découverte du corps mutilé de la jeune Lucie, cela ne lui laissait plus beaucoup de temps pour avoir une vie privée.

Lorsque l’enjeu était aussi important, Frank était capable de s’investir tellement dans le boulot. Plus rien ne comptait plus autour de lui. Il pouvait rester au bureau 24 heures sur 24, dormant dans les cellules de garde à vue afin de se reposer quelques heures sui nécessaire et éviter ainsi de perdre du temps à rentrer chez lui. Il passait en mode flic en mission : seul l’objectif comptait.

On était mercredi. Depuis trois jours, sa barbe avait poussée, il commençait à avoir des pattes et son jean faisait un peu crado. Sur son bureau, au milieu des dossiers, s’entassaient des boîtes de repas livrés, des canettes vides et des cendriers gavés de mégots cartonnés.

Depuis dimanche, il avait lu tous les rapports effectués par les collègues. Trois lieux avaient été passés au peigne fin par la police scientifique : le wagon du train, l’appartement de Lucie, et la cage d’escalier de l’immeuble de Lucie.

Les conclusions du rapport sur le wagon avaient permis de déterminer l’identité des quatre jeunes assassinés. Ça n’avait pas été le plus dur. Frank en saurait un peu plus dans l’après-midi : il devait aller rendre une visite au docteur Sörrensen, responsable de l’autopsie pratiquée sur les quatre cadavres.

Les conclusions du rapport du Lieutenant Classe sur l’appartement et l’escalier, Frank avait passé les dernières heures à les lire et les relire. L’appartement avait été analysé de long en large par nos équipes. Elles faisaient toujours un bon travail, en général. Même si cette fois elles n’avaient pas trouvé beaucoup d’indices.

Le sang dans la chambre était celui de Lucie et le sang dans le salon était aussi celui de Lucie. Son supplice avait donc commencé dans le salon, juste à côté de la porte d’entrée. A priori, le tueur aurait sonné, Lucie aurait ouvert et tout de suite après, elle se serait faite agressée.

Elle a été frappée. Au visage et dans le ventre. Certainement des coups de genoux. Violents, très violents. Son ventre était couvert de bleus et elle avait trois côtes fêlées et cassées. Le type n’avait pas fait de détail. Dès le départ, son objectif avait été de lui faire mal.

La pauvre fille. Frank s disait qu s’il ne lui avait pas plu, si elle n’avait pas été à son goût, elle ne serait pas morte.

Ensuite, elle a été mutilée : le criminel lui a arraché les yeux et coupé la langue. Les yeux ont été retrouvé écrasés sur le sol.

A la première lecture, Frank se souvint de son entrée dans l’appartement. A deux reprises il avait marché sur des trucs visqueux. En lisant le rapport, il avait alors compris qu’il s’agissait des globes si délicieusement beaux de Lucie. Cette découverte lui avait donné un haut le cœur terrible et il avait vomi dans sa poubelle pleine à craquer de papiers et de morceaux de pizzas froids. Putain de merde ! Il avait éclaté des yeux d’être humain avec ses pieds ! Plus jamais il ne marcherait sur quelque chose !

Le mode opératoire ressemblait à celui du train de 7h15, donc ce devait être le même tueur. C’est ce qu’avait pensé Frank dans un premier temps. En fait, et c’est pour ça qu’il était content de travailler en équipe, les types de la brigade scientifique ont découvert que les deux tueurs ne pouvaient pas être les mêmes. D’après les traces de lacérations, l’un était droitier, l’autre gaucher. On était donc en présence de deux êtres complètement cinglés et pervers capables de défigurer des semblables.

Frank aimait ces affaires sordides. La haine qu’il ressentait lui donnait de la force, de l’énergie. Il se sentait capable de tout pour retrouver ces raclures de bidet. La jouissance qu’il ressentait au moment où il voyait la défaite dans leurs yeux lorsqu’il les avait débusqués était telle qu’elle justifiait son acharnement. Ce qu’il préférait, mais ce n’était pas le cas très souvent, c’était quand le criminel tentait de se défendre, dans un dernier geste vain. Frank était alors autorisé à utiliser son arme pour tirer sur lui. Il visait les genoux, le plus souvent. Parfois dans l’épaule lorsqu’ils tenaient une arme. Il ne tirait jamais dans le dos, c’était gâcher. Il fallait qu’ils souffrent.

Pour l’heure, il savait juste qu’il y avait deux tueurs, qui se connaissaient forcément tant les modes opératoires se ressemblaient. En effet, Lucie était une témoin du meurtre du train de 7h15. Les deux affaires étaient donc liées.


Dans la deuxième partie du rapport du Lieutenant Classe, Frank put lire les analyses sur les autres prélèvements effectués dans le couloir et la cage d’escalier de l’immeuble. A propos, il faudrait qu’il pense à inviter le Lieutenant Classe à dîner, histoire de la remercier pour son travail soigné. En plus, elle était plutôt jolie, et de son âge, ce qui était assez rare. Il attrapa son téléphone et composa son numéro. Une voix haut perchée lui répondit :

« Allô ?

_C’est Colombus. J’ai terminé de dévorer ton rapport. Mais j’ai encore faim.

_Ah bon ? Tu as un sacré appétit parce qu’on a tout analysé dans les moindres détails.

_Je ne me sens pas rassasié. On pourrait continuer l’analyse en se voyant ce soir ?

_Ce soir, je vois mon copain.

_Ah…

_Tu ne savais pas ?

_Quoi ?

_Que j’avais un homme dans ma vie ?

_Je n’y avais jamais réfléchi. J’ai d’autres chats à fouetter. Alors ? On se voit ?

_Je… d’accord. »


Les prélèvements de sang sur la rampe dans la cage d’escalier de l’appartement de Lucie ont été comparés à ceux de la victime : ce sont les mêmes. Pas d’autres traces, ce qui laisse à penser que le tueur portait des gants. Impossible de trouver un indice de ce côté-là.

Frank restait vraiment sur sa faim. Pour l’heure, il lui manquait un élément qui aurait pu permettre d’identifier le tueur. Il fallait absolument qu’il trouve quelque chose qui le mettrait sur la piste.

Il referma le dossier. Aucune intuition ne lui était venue. Il allait finir par croire que ce n’est que dans les films que les flics lisent et relisent des dizaines de fois les rapports pour qu’enfin leur viennent une idée de qui ou quoi pourrait les mettre sur la piste.

Il était 15h15. Frank vérifia ses mails. Rien de particulier sinon ce message d’une jeune femme inscrite, comme lui, sur le site rencontres.fr. Il l’ouvrit pour le lire, le regard pétillant. Il avait beau en recevoir régulièrement, c’était toujours aussi excitant de découvrir une fille qui avait déjà fait un pas dans son lit sans qu’il eut été besoin de faire grand chose. Simplement s’inscrire sur un site, remplir une fiche, mentir un peu, mettre une photo flatteuse, expliquer son job et indiquer son adresse mail.

Il parcourut rapidement les lignes abondantes. Elle s’appelait Sylvie. Pas très sexy. Elle parlait de sa vie de tous les jours, son caractère. Elle était curieuse et intéressée par la peinture. Soit. Frank avait remarqué que les femmes engageaient souvent les relations de séduction par de longs discours et des références culturelles. Il ne comprenait pas trop pourquoi. Dans les relations non virtuelles, ça lui laissait le temps de parcourir leur corps en détail, de repérer les points sensibles, les atouts sensuels comme les lèvres, les seins, les yeux mais pour les relations virtuelles, lire ces messages était la plupart du temps rébarbatif. Il y décryptait les intentions, dans les grandes lignes, ouvrait la pièce jointe quand il y en avait une, et si c’était une photo qui lui plaisait, il répondait rapidement pour proposer un rendez-vous dans un resto. Il n’aimait pas faire les courses et préférait voir les gens en vrai.

Il y a avait encore trois messages après celui-là. Des publicités qui finirent dans la corbeille.

15h30, il fallait partir. Le docteur Sörrensen l’attendait pour 16h. Avec un peu de chance, il y aurait du nouveau parce que pour le moment, Frank n’avait aucun élément pour continuer l’enquête. Il avait déjà éteint son ordinateur et mis son blouson lorsqu’un agent arriva jusqu’à lui, essoufflé. Il lui demanda, la voix chevrotante :

_Lieutenant Colombus ?

_Oui, qu’est-ce qu’il se passe ? Je suis pressé.

_Le labo vous fait parvenir ce rapport. Il avait été mis par erreur dans un casier qui est parti à la brigade financière. C’est l’agent Charley qui s’en est rendu compte. Il a alors tout de suite téléphoné à notre chef mais il ne savait pas qu’il était parti dans le Sud pour un congrès, c’est pour ça qu’on a …

C’était un jeune bleu. Il bégayait un peu. Je semblais l’impressionner. Moi, j’impressionnais les débutants ! C’était un signe que je faisais bien mon travail, en tout cas c’est comme ça que je le compris. Le problème c’est que si je gueulais un peu, je pourrais le terroriser. Est-ce qu’on avait besoin de type comme ça dans la police ?

_Venez-en au fait, Agent. Je suis pressé.

_Tenez !

Sous le coup de l’émotion, l’agent avait hésité un bref moment et ne sachant que faire, pris de panique, il lui avait flanqué dans les mains le dossier. Puis il partit, presque en courrant.

Il lui avait donné une enveloppe grand format. Frank regarda à l’intérieur : un rapport et des effets personnels. Sûrement ceux d’un sac à main de femme vu qu’il aperçut rapidement un poudrier. Pas le temps de dépouiller ça maintenant. Frank prit l’enveloppe sous son bras et s’en alla à son rendez-vous.

16.01.2010

Roman feuilleton VIII-5

Mais elle ne bougea pas d’un poil. Elle attrapa mes bras et serra si fort que je me mis à hurler comme une fillette. J’étais piégée, coincée, attrapée, moi, la chasseuse.

« ça fait plaisir de se revoir, ma belle ! C’est vraiment une bonne surprise et cette fois, je ne vais pas te laisser gambader comme un lapin.

_Connasse ! Lâche-moi !

_Oh lala… Mouloud, bouche-toi les oreilles, la jeune fille est très grossière !

Clarisse tapa très fort de son talon sur les orteils de la fille qui faisait la taille d’un basketteur. L’autre eut un petit cri de douleur étouffé puis Clarisse sentit comme une légère excitation dans ses yeux sombres. C’était pas bon.

_Tu me tapes ? Elle me tape. Mouloud, t’es témoin ? Elle m’a frappée ?

Clarisse reçut une baffe plus forte que celle qu’elle aurait reçu si elle avait avoué à sa mère qu’elle faisait du trafic de fourrure d’animaux. Elle partit valdinguer dans une corbeille de dattes. Et comme les dattes ça colle, elle en eut pleins qui s’emmêlèrent dans ses cheveux. Comme des bigoudis. Cette image l’empêcha de hurler de douleur, tellement elle se sentait ridicule. A peine vingt minutes plus tôt, elle était celle qui maîtrisait la situation, qui traquait, et maintenant, elle se prenait des baffes dans la tronche sans pouvoir rien faire. Elle tenta tout de même de s’échapper en voulant sauter au-dessus d’un sacs d’épices sur le côté mais son pied tomba directement dans un énorme pot de terre rempli de vinaigre et de pickles.

« C’est bon, je ne bouge plus, déclara-t-elle dépitée.

_Tu vas me suivre, Wonder Woman. »

Par le terme suivre, il faut comprendre qu’elle lui agrippa les cheveux pleins de dattes et qu’elle la traîna dans l’arrière boutique en tirant très fort. Clarisse avait très mal mais n’osait pas crier, de peur de l’exciter davantage. Et son pied, dans le pot de terre, traînait sur le sol en laissant une trace sur la poussière de la boutique. Au passage, Mouloud lui sourit et lui dit bonjour. Il semblait gentil. Elle se sentait pitoyable, ridicule, et commençait à avoir peur. Elle avait le sentiment de s’être lamentablement fourrée dans la gueule du loup.

Cependant, Clarisse ne se laissa pas abattre très longtemps et elle commença immédiatement à regarder les lieux afin de trouver un moyen de s’échapper. Pour l’instant, l’emprise de sa tortionnaire était trop forte mais il fallait être prête lorsque l’occasion se présenterait.

L’arrière boutique donnait sur une cour intérieure dans laquelle courraient aussi bien des poules que des enfants. Des caisses vides s’entassaient le long des murs des maisons de terre brunes, des feuilles de salades séchées, des légumes pourris, dépassant ça et là. Régulièrement, un tissus coloré tombait en guise de porte. Une vieille femme au front ridé glissa un regard dans notre direction alors que nous traversions. Elle ne manifesta aucune émotion et se cacha rapidement.

_Où on va ?

_Tais-toi.

_Et l’autre, où est-elle ? Qu’est-ce que vous faites ici, à Marrakech ?

_Tais-toi je te dis.

_J’ai pas envie de me taire, je veux que tu me répondes.

Clarisse ne désespérait jamais de la situation, si bien que parfois elle ne semblait pas vraiment prendre conscience de la réalité de la situation.

_Tu te crois bien placée pour poser des questions ? Ferme ta gueule, c’est clair ?

C’était très clair, d’autant que le monstre tira alors violemment sur ses cheveux, ce qui lui fit perdre l’équilibre vers l’avant. Elle la retint dans sa chute en tirant dans le sens inverse. Clarisse ne put éviter de manifester sa douleur.

_Je crois que tu commences à comprendre. Et enlève ce putain de pot de tes pieds !

Elle donna alors un violent coup de pied dedans, le brisant sur place, répandant au sol le liquide acide et les quelques pickles verts et rouges que se trouvaient à l’intérieur. Clarisse ressentit un picotement sur sa cheville. Le pot, en se brisant, lui avait coupé la peau. Elle se mit à saigner un peu.

_Tu peux me lâcher, je ne partirai pas.

Pas de réponse.

Elles traversèrent la cour, entrèrent dans une maison, puis elles sortirent dans une ruelle piétonne qui grouillait de monde qu’elles traversèrent encore rapidement pour entrer dans une autre maison traditionnelle, juste en face. Là, elles se retrouvèrent dans une salle presque vide. Il n’y avait qu’une chaise, au fond, sur laquelle était assise une femme. Clarisse ne la distingua pas tout de suite car elle était complètement voilée. L’autre les amena devant elle. Elles échangèrent quelques mots en arabe que clarisse ne comprit pas. Elles avancèrent jusqu’au mur opposé à l’entrée. Clarisse ne comprit pas pourquoi, il n’y avait rien, sinon un rideau sombre qu’elle distinguait du mur avec peine. La femme voilée, qui se déplaçait aussi lestement qu’un esprit, vint à leur hauteur et tira le rideau. Apparut alors une porte blindée sur laquelle était disposée une serrure électronique que l’on ne pouvait ouvrir qu’avec un code. Le fantôme le composa et la porte s’ouvrit. Clarisse eut un mouvement de recul que le monstre contrecarra lui serrant le bras avec force.

Derrière la porte, il y avait un long tunnel sombre. Elle ne voulait pas revivre l’expérience du tunnel. Elle avait eut tellement peur à ce moment-là qu’il lui était impossible d’entrer là-dedans. Elle voulut se dégager et s’enfuir mais l’autre ne lui en laissa pas l’occasion tant sa puissance était importante. Elle broya le haut du bras de Clarisse en serrant si fort qu’elle crut qu’elle allait le lui briser net. Puis la fille poussa Clarisse vers l’intérieur. Elles firent encore un pas et la porte se referma bruyamment derrière elles. Un instant, elles se trouvèrent dans le noir total. Clarisse sentit le souffle de l’autre se rapprocher de son oreille, de son cou, de sa bouche. Elle sentit alors la langue de l’autre qui lui léchait la joue. C’était dégueulasse. Elle essaya de s’éloigner mais l’autre lui prit le visage dans ses deux mains, l’empêchant de bouger. Clarisse sentit l’haleine forte et aigre de la fille, juste sous son nez.

_Tu sais que t’es une jolie fille ?

Clarisse hésita à répondre puis elle se lança, espérant détourner les intentions de l’autre.

_Oui, je sais. Toi aussi t’es pas mal dans ton genre.

_Ah oui ? Et quel genre ?

_Le genre camion de poubelles.

La réaction ne se fit pas attendre, elle reçut un coup de genou terrible dans le ventre. Elle toussa dans la gueule de l’autre qui relâcha son emprise. C’était déjà ça. Mieux valait ça plutôt qu’un roulage de pelle.

_Allez, avance, connasse !

Elle poussa Clarisse qui avait du mal à tenir debout. Elles avancèrent dans le tunnel. Elles marchèrent quelques minutes qui parurent une éternité car plus elles s’éloignaient de la porte, plus Clarisse avait l’impression de creuser sa tombe. Le tunnel s’enfonçait dans le sol, elles devaient déjà être à une dizaine de mètres sous la surface. Qui viendrait la chercher ici ? Elle ne connaissait que David, ici, et il était tout à fait improbable qu’il parvienne jusqu’à cet endroit enfoui on ne sait où. La situation devenait tout à fait désespérante.

Enfin, un raie de lumière coupa l’obscurité. Clarisse vit alors une autre porte. Le monstre frappa. Une ouverture comme dans les boîtes de nuit permit à deux yeux magnifiques de vérifier nos identités. Celle qui m’agrippait toujours le bras dut expliquer ma présence puis on nous ouvrit la porte.

_Salut, ma Ludivine. Qu’est-ce que tu nous ramène de bon ?

_Oh, bien peu de chose.

Le monstre, la fille qui faisait presque deux mètres, qui était taillé comme un joueur de basket professionnel et qui pouvait me briser le bras en serrant ses petits doigts gros comme des bûches s’appelait Ludivine. C’était stupéfiant. Et puis qu’est-ce qu’elle voulait dire par bon ? Elle allait passer à la casserole ou quoi ? Pas le temps de réfléchir, Ludivine m’emmena dans une pièce puis elle ferma la porte à clé. Clarisse se précipita mais c’était trop tard, elle était belle et bien coincée, piégée comme un rat dans sa cage.

Elle eut soudainement envie de pleurer. Elle pensa à sa mère, dont elle n’avait toujours pas pris de nouvelles. Elle était sortie pour ça et elle se retrouvait enfermée ici. C’était vraiment top con ! C’était vraiment une idée stupide que de prendre en chasse cette fille ! Elle ne lui avait apporter que des ennuis jusqu’à maintenant. Le massacre du train, le premier tunnel, les cris horribles derrière la porte, la course poursuite, la fuite avec David… et retour à la case départ ! Cette fichue habitude de ne pas réfléchir avant d’agir lui causerait toujours des ennuis.

Elle observa la pièce. Une lumière jaunâtre qui venait d’un luminaire en métal défoncé à trois mètres au-dessus de sa tête. Elle ne voyait même pas l’ensemble de la pièce qui faisait à peine quinze mètres carrés. Une chaise en bois à l’assise en paille déchiquetée, une autre chaise, à côté, une petite table avec deux verres et une carafe d’eau, et un lit. Tout cela ressemblait bigrement bien à une cellule !

Elle se dirigea vers le lit pour s’asseoir. Il n’était pas confortable. Sous ses deux paumes, elle sentit qu’il n’y avait pas de matelas, juste un sommier en fil de fer tressé. Puis, tout à coup, le lit se mit à bouger. Clarisse sursauta et bondit à un mètre. La couverture remua encore puis un bras apparut. Il y avait quelqu’un d’allongé qui venait de se réveiller.

 

à suivre ici http://julienjeanmarc.hautetfort.com/archive/2010/01/19/r...

 


09.01.2010

Roman feuilleton VIII-4

Clarisse resta à une bonne vingtaine de mètres en retrait. Dans les petites ruelles de la Médina qu’elles empruntaient, c’était déjà beaucoup car à plusieurs reprises, Clarisse perdit de vue la fille en jupe rouge. Elle accélérait alors le pas et la retrouvait dans son champ de vision. Le problème c’est que si l’autre décidait de rentrer quelque part, elle ne le verrait pas. Il fallait donc s’approcher davantage mais le risque devenait plus grand. A quinze mètres, elle pourrait se faire repérer d’un coup d’œil, si l’autre se retournait. Il n’y aurait pas de marge de manœuvre. Mais il fallait continuer. C’est ce que Clarisse mit en priorité. Rester au contact à tout prix. Il faut absolument qu’elle sache pourquoi cette fille est ici, dans son hôtel, après tout ce qui s’est passé et surtout, après qu’on lui ait mit cette photo terrible du drame dans sa chambre. Il y a de fortes chances pour que cette sublime fille ait un quelconque rapport avec ça. Elle devait au moins récupérer une adresse. Au pire, elle reviendrait plus tard avec David pour savoir de quoi il en retourne, mais pour l’instant, on ne lâchait rien.

Les deux ou trois mètres de larges des ruelles étaient pas mal encombrés. Il fallait jouer un peu des coudes. Les hommes du coin n’avaient pas trop l’habitude de se faire pousser par une femme. Clarisse reçut des regards directs et menaçants. Mais ça ne l’empêcha pas de continuer. Elle ne détournait plus son regard des cheveux de la fille.

Elle la suivit ainsi pendant presque vingt minutes. Dans ce dédale de maisons similaires, en terre orangée, c’était largement suffisant pour perdre tous ses repères. Clarisse ne savait plus du tout où elle se trouvait, mais ce qui comptait, c’était de continuer. Le soleil commençait à se faire plus désagréable et intense. Les habitants restaient immobiles, sous les draps de tissus qui avançaient du haut des toits sur la ruelle. Puis, à un moment, ce que Clarisse craignait se produisit, la fille s’engouffra dans une boutique. Clarisse stoppa net, à une dizaine de mètres de l’entrée. Le soleil se faisait dur désormais, il ne fallait pas rester là à réfléchir pendant des heures.

C’était un marchand d’épices. Il n’y avait pas de porte, le magasin était ouvert sur la rue. Des dizaines de produits venus de tout l’Orient dégageait un parfum inédit, qui prenait au nez, puissant. Clarisse s’avança. Elle ne savait pas quoi faire : rester devant la porte ? Si l’autre fille sort, elle se fera tout de suite repérer. Rester à distance, en embuscade ? Elle était déjà repérée par les gens du quartier. Si elle restait à attendre, on viendrait la questionner et ça pourrait tout foutre en l’air. Il fallait entrer dans la boutique. Le plus discrètement possible.


Clarisse s’approcha encore de l’entrée. Malheureusement, à contre-jour, il lui fut impossible de distinguer quoi que ce soit à l’intérieur. Fuck ! Elle changea de plan au dernier moment et continua dans la ruelle mais les autres, depuis l’intérieur, l’avait peut-être déjà grillée ! La frustration la gagna, mêlée à de l’irritation. Elle ne pouvait lâcher, mais en même temps, entrer là-dedans sans savoir ce qu’il y avait vraiment, c’était comme se jeter dans la gueule du loup !

Clarisse décida de faire un tour. Elle marcha dans la ruelle le plus loin qu’elle put en ayant toujours en vue la boutique. Elle fit alors demi tour et revint sur ses pas. Elle marchait lentement. Elle transpirait sous le soleil lourd de midi, assommant. Elle revint aux abords de la boutique. Cela faisait maintenant vingt minutes que la fille était entrée là-dedans, c’était louche. Il ne faut pas vingt minutes pour acheter des olives et du curry ? Une seule façon de le savoir : entrer. Impossible de résister davantage à la tentation. C’était très risqué mais y avait-il une autre solution ?

Clarisse fit tomber ses cheveux devant son visage, baissa la tête e s’engouffra à son tour dans la boutique. Pas de bol, elle shoota directement dans le pied d’un petit guéridon qui supportait un énorme saladier d’olives vertes à l’ail. Tout se renversa dans un autre saladier de curry ou de piment, une poudre orangée. Une catastrophe. Clarisse demeura interdite un instant, n’osant pas lever la tête, ne sachant pas que faire. Elle n’avait pas encore de réflexe de conduite pour ce genre de situation. Misère ! Quelle conne !

Personne ne vint. Elle ramassa le saladier, remis quelque olives puis avança. Mieux valait mentir et dire que ce n’était pas nous plutôt que de rester coller au cadavre encore fumant un pistolet non moins fumant à la main. Elle avança plus avant dans la boutique. C’était sombre. Elle était toujours à contre jour.

La boutique était comme un long couloir avec, de chaque côté, tout un tas de marchandises qui ne laissait que peu de place pour marcher. Il y avait des lampes pendues au plafond, qu’ils devaient allumer le soir venu, des odeurs orientales, fortes, qui montaient à la tête. Où est-elle ? Il n’y a personne ici. La proie avait échappé au chasseur. Pour une première, on peut le dire, c’est un échec. Clarisse inspecta du mieux qu’elle put le fond du magasin : une sorte de comptoir en bois encombré de papier et de marchandise. C’était certainement la caisse. Il y avait encore contre le mur du fond d’autres paquets, sacs de toile de jute, remplis à craquer, mais pas de fille.

Elle allait rebrousser chemin quand tout à coup, elle entendit une voix forte derrière elle :

« Y’a quelqu’un ? »

Le timbre de cette voix ne lui était pas étranger.

« Mouloud ? Où t’es encore fourré, mon vieux ? Tu picoles dans l’arrière boutique ? Tu sais bien que c’est interdit ! Oh, pardon, mademoiselle, je ne vous avais pas vue ! Pardonnez mon langage.

_Ce n’est rien. Je partais.

_Vous cherchez le patron ?

_Euh… oui, non, c’est pas grave, je reviendrais.

_Mais non, une jolie fille comme vous. Bougez pas. Je connais bien Mouloud, il ne laisse jamais sa boutique toute seule, d’habitude. Il va arriver. Vous êtes française ?

_Oui.

_Vous savez, c’est pas un quartier très bien fréquenté, ici.

_Ah oui ? Je ne savais pas.

_Je pourrais vous faire visiter si vous voulez ?

_Merci madame, ça ira. »

A ce moment-là, Mouloud sortit de l’arrière boutique, laissant entrer avec lui un large rayon de lumière. On se trouva face à face, moi et le monstre. Plus prompte à réagir je la poussai tout de suite le plus fort que je pus en espérant ainsi me frayer un passage vers la sortie…